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Full text of "Poésies: premières poésies - poésies philosophiques"

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POÉSIES 



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OUVRAGE DU MEME AUTEUR 



A LA LIBRAIRIE HACHETTE 



CONTES ET POESIES 



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A ÇKËRMANN ' 






POÉSIES. 



FREUIÈRES POÉSIES ~ POÉSIES PHILOSOPHIQUES 



ALPHONSE LEMERRE, EDITEUR 

H DCCC LXXIV 



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POÉSIES 



PREMIERES POÉSIES. 



Pourtant, Dieu m'est témoin, j'aurais voulu sur terre 
Rassembler tout mon cœur autour d'un grand amour, • J 

Joindre à quelque destin mon destin solitaire. 
Me donner sans regret, sans crainte, sans retour. 



Aussi ne croyez pas qu'avec indifférence 

Je contemple s'éteindre, au plus beau de mes jours. 

Des bonheurs d'ici-bas la riante espérance : 

Bien que le cœur soit mort, on en souffre toujours. 



Paris, 13 septembre i8j8. 



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A UNE ARTISTE 



Puisque les plus heureux ont des douleurs sans nombre, 
Puisque le sol est froid, puisque les cieux sont lourds, 
Puisque Thomme ici-bas promène son cœur sombre 
Parmi les vains regrets et les courtes amours, 



Que faire de la vie? ô notre âme immortelle! 

Où jeter tes désirs et tes élans secrets ? 

Tu voudrais posséder, mais ici tout chancelle, 

Tu veux aimer toujours, mais la tombe est si près ! 



8 PREMIERES POÉSIES. 

Le meilleur est encore en quelque étude austère 
De s'enfermer ainsi qu'en un monde enchanté, 
Et dans Fart bien-aimé de contempler sur terre, 
Sous un de ses aspects, l'éternelle beauté. 

Artiste au front serein, vous l'avez su comprendre. 
Vous qu'entre tous les arts le plus doux captiva, 
Qui l'entourez de foi, de culte, d'amour tendre. 
Lorsque la foi, le culte et l'amour, tout s'en va. 

Ah! tandis que pour nous qui tombons de faiblesse, 
Et manquons de flambeau dans l'ombre de nos jours. 
Chaque pas a sa ronce où notre pied se blesse. 
Dans votre frais sentier marchez, marchez toujours. 

Marchez pour que le ciel vous aime et vous sourie, 
Pour y songer vous-même avec un saint plaisir 
Et tromper, le cœur plein de votre idolâtrie, 
L'éternelle douleur et l'immense désir. 

Paris, 1840. 




IN MEMORIAM 



I 



J'aime à changer de cieux, de climat, de lumière. 
Oiseau d'une saison, je fuis avec Tété, 
Et mon vol inconstant va du rivage austère 
Au rivage enchanté. 

Mais qu'à jamais le vent bien loin du bord m'emporte 
Où j'ai, dans d'autres temps, suivi des pas chéris, 
Et qu'aujourd'hui déjà ma félicité mor te 
Jonche de ses débris ! 



lo PREMIERES POÉSIES. 

Combien ce lieu m'a plu ! non pas que j'eusse encore 
Vu le ciel y briller sous un soleil pâli ; 
L'amour qui dans mon âme enfin venait d'éclore 
L'avait seul embelli. • 

Hélas! avec l'amour ont disparu ses charmes ; 
Et sous ces grands sapins, au bord des lacs brumeux, 
Je verrais se lever comme un fantôme en larmes 
L'ombre des jours heureux. 

Oui, pour moi tout est plein sur cette froide plage 
De la présence chère et du regard aimé, 
Plein de la voix connue et de la douce image 
Dont j'eus le cœur charmé. 

Comment pourrais-je encor, désolée et pieuse. 
Par les mêmes sentiers traîner ce cœur meurtri. 
Seule où nous écions deux, triste où j'étais joyeuse, 
Pleurante où j'ai souri ? 

Painswick. Glocestershirc, août 1850. 



IH MEMORIAM. ii 



II 



Ciel pur dont la douceur et Téclat sont les charmes, 
Monts blanchis^ golfe calme aux contours gracieux, 
Votre splendeur m'attriste, et souvent à mes yeux 
Votre divin sourire a fait monter les larmes. 
Du compagnon chéri que m'a pris le tombeau 
Le souvenir lointain me suit sur ce rivage. 
Souvent je me reproche, ô soleil sans nuage ! 
Lorsqu'il ne te voit plus, de t'y trouver si beau. 



Nice, mai 185 1. 



12 PREMIERES POESIES. 



III 



Au pied des moncs voici ma colline abritée, 
Mes figuiers, ma maison, 

Le vallon toujours vert et la mer argentée 
Qui m'ouvre l'horizon. 



Pour la première fois sur cette heureuse plage, 

Le cœur tout éperdu, 
Quand j'abordai, c'était après un grand naufrage, 

Où j'avais tout perdu. 



IN MEMORIÂM. 



Déjà, depuis ce temps de deuil et de détresse, 

J'ai vu bien des saisons 
Courir sur ces coteaux que la brise caresse 

Et parer leurs buissons. 

Si rien n'a refleuri, ni le présent sans charmes, 

Ni l'avenir brisé, 
Du moins mon pauvre cœur, fatigué de mes larmes. 

Mon cœur s'est apaisé ; 

Et je puis, sous ce ciel que l'oranger parfume 

Et qui sourit toujours, 
Rêver aux temps aimés, et voir sans amertume 

Naître et mourir les jours. 

Nice, mai 1852. 





LE FANTOME 



D'un souffle princanier Tair tout à coup s'embaume. 
Dans notre obscur lointain un spectre s'est dressé, 
Et nous reconnaissons notre propre fantôme 
Dans cette ombre qui sort des brumes du passé. 



Nous le suivons de loin, entraînés par un charme, 
A travers les débris, à travers les détours^ 
Retrouvant un sourire et souvent une larme 
Sur ce chemin semé de rêves et d'amours. 



i6 PREMIÈRES POESIES. 

Par quels champs oubliés et déjà voilés d'ombre 
Cette poursuite vaine un moment nous conduit! 
Vers plus d'un mont désert, dans plus d'un vallon sombre, 
Le fantôme léger nous égare après lui. 

Les souvenirs dormants de la jeunesse éteinte 
S'éveillent sous ses pas d'un sommeil calme et doux ; 
Ils murmurent ensemble ou leur chant ou leur plainte. 
Dont les échos mourants arrivent jusqu'à nous. 

Et ces accents connus nous émeuvent encore. 
Mais à nos yeux bientôt la vision décroît ; 
Comme l'ombre d'Hamlet qui fuit et s'évapore. 
Le spectre disparaît en criant : Souviens-toi ! 





LA LYRE D'ORPHEE 



Quand Orphée autrefois, frappé par les Bacchantes, 
PrèS'derHèbre tomba, sur les vagues sanglantes 
On vit longtemps encor sa lyre surnager. 
Le fleuve au loin chantait sous le fardeau léger. 
Le gai zéphyr s'émut ; ses ailes amoureuses 
Baisaient les cordes d'or, et les vagues heureuses, 
Comme pour l'arrêter, d'un effort doux et vain. 
S'empressaient à Tentour de l'instrument divin. 
Les récifs, les îlots, le sable à son passage 
S'est revêtu de fleurs, et cet âpre rivage 



ao PREMIERES POESIES. 

Ce n'est pas de Toubli ; nous répétons encore, 
Poëte de l'amour, ces chants que fit éclore 
Dans ton âme éperdue un éternel tourment « 
Et le Temps sans pitié qui brise de son aile 
Bien des lauriers, le Temps d'une grâce nouvelle 
Couronne en s'éloignant ton souvenir charmant. 

Tu fus l'enfant choyé du siècle. Tes caprices 

Nous trouvaient indulgents. Nous étions les complices 

t)etes jeunes écarts; tu pouvais tout oser. 

De la Muse pour toi nous savions les tendresses, 

Et nos regards charmés ont compté ses caresses, 

De son premier sourire à son dernier baiser. 

Parmi nous maint poëte à la bouche inspirée 

Avait déjà rouvert une source sacrée ; 

Oui, d'autres nous avaient de leurs chants abreuvés. 

Mais le cri qui saisit le cœur et le remue. 

Mais ces accents profonds qui d'une lèvre émue 

Vont à rame de tous, toi seul les as trouvés. 



A ALFRED DE MUSSET. ai 

Au concert de nos pleurs ta voix s'était mêlée. 
Entre nous, fils souffrants d'une époque troublée, 
Le doute et la douleur formaient comme un lien. 
Ta lyre en nous touchant nous était douce et chère ; 
Dans le chantre divin nous sentions tous un frère ; 
C'est le sang de nos cœurs qui courait dans le tien. 

De quelles profondeurs d'une âme ivre et blessée 
Sortait-il cet aveu de ta fièvre insensée? 
Tandis que vers le ciel qui se voile et se clôt 
De la foule montait une rumeur confuse, 
Fier et beau, tu jetais, jeune amant de la Muse. 
A travers tous ces bruits ton immortel sanglot. 

Lorsque le rossignol, dans la saison brûlante 
De l'amour et des fleurs, sur la branche tremblante 
Se pose pour chanter son mal cher et secret, 
Rien n'arrête l'essor de sa plainte infinie, 
Et de son gosier frêle un long jet d'harmonie 
S'élance et se répand au sein de la forêt. 



22 PREMIERES POÉSIES. 

La voix mélodieuse enchante au loin l'espace... 
Mais soudain tout se tait; le voyageur qui passe 
Sous la feuille des bois sent un frisson courir. 
De l'oiseau qu'entraînait une ivresse imprudente 
L'âme s'est envolée avec la note ardente ; 
Hélas ! chanter ainsi c'était vouloir mourir ! 




DEUX VERS D'ALCEE 



(Alcéb, éd. Bergk.) 



Quel était ton désir et ta crainte secrète ? 

Quoi ! le vœu de ton cœur, ta Muse trop discrète 

Rougit-elle de l'exprimer ? 
Alcée, on reconnaît l'amour à ce langage. 
Sapho feint vainement que ton discours Toutrage, 

Sapho sait que tu vas l'aimer. 



24 PREMIÈRES POESIES. 

Tu rentendais chanter, tu la voyais sourire, 
La fille de Lesbos, Sapho qui sur sa lyre 

Répandit sa grâce et ses feux. 
Sa voix te trouble, Alcée, et son regard t'enflamme ; 
Tandis que ses accents pénétraient dans ton âme, 

Sa beauté ravissait tes yeux. 

Que devint ton amour? L'heure qui le vit naître 
L*a-t-elle vu mourir? Vénus ailleurs peut-être 

Emporta tes vœux fugitifs. 
Mais le parfum du cœur jamais ne s'évapore; 
Même après deux mille ans je le respire encore 

Dans deux vers émus et craintifs. 



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LA ROSE 



A Madame M,,, 



Quand la rose s'entr'ouvre, heureuse d'être belle, 
De son premier regard elle enchante autour d'elle 
Et le bosquet natal et les airs et le jour. 
Dés Taube elle sourit. La brise avec amour 



26 PREMIÈRES POÉSIES. 

Sur le buisson la berce, et sa jeune aile errante 
Se charge en la touchant d'une odeur enivrante; 
Confiante, la fleur livre à tous son trésor. 
Pour la mieux respirer en passant on s'incline ; 
Nous sommes déjà loin, mais la senteur divine 
Se répand sur nos pas et nous parfume encor. 





LA LAMPE D'HERO 



De son bonheur furtif lorsque, malgré Forage, 
L'amant d'Héro courait s'enivrer loin du jour, 
Et dans la nuit tentait de gagner à la nage 
Le bord où l'attendait l'Amour, 



Une lampe envoyait, vigilante et fidèle. 
En ce péril vers lui son rayon vacillant ; 
On eût dit dans les cieux quelque étoile immortelle 
Qui dévoilait son front tremblant. 



a8 PREMIERES POESIES. 

La mer a beau mugir et heurter ses rivages, 
Les vents au sein des airs déchaîner leur effort, 
Les oiseaux effrayés pousser des cris sauvages 
En voyant approcher la Mort, 



Tant que du haut sommet de la tour solitaire 
Brille le signe aimé sur l'abîme en fureur, 
Il ne sentira point, le nageur téméraire, 
Défaillir son bras ni son cœur. 



Comme à l'heure sinistre où la mer en sa rage 
Menaçait d'engloutir cet enfant d'Abydos, 
Autour de nous dans l'ombre un éternel orage 
Fait gronder et bondir les flots. 



Remplissant l'air au loin de ses clameurs funèbres. 
Chaque vague en passant nous entr'ouvre un tombeau ; 
Dans les mêmes dangers et les mêmes ténèbres 
Nous avons le même flambeau. 



LA LAMPE D'HÉRO. 29 

Le pâle et doux rayon tremble encor dans la bruine. 
Le vent l'assaille en vain, vainement les flots sourds 
La dérobent parfois sous un voile d'écume, 
La clarté reparaît toujours. 

Et nous, les yeux levés vers la lueur lointaine, 
Nous fendons, pleins d'espoir, les vagues en courroux; 
Au bord du gouffre ouvert la lumière incertaine 
Semble d'en haut veiller sur nous. 

O phare de l'Amour ! qui, dans la nuit profonde, 
Nous guides à travers les écueils d'ici-bas, 
Toi que nous voyons luire entre le ciel et l'onde, 
Lampe d'Héro, ne t'éteins pas ! 




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UHYMENEE ET L'AMOUR 



Sur le seuil des enfers Eurydice éplorée 
S'évaporait légère, ec cette ombre adorée 
A son époux en vain dans un suprême eflfort 
Avait tendu les bras. Vers la nuit éternelle, 
Par delà les flots noirs, le Destin la rappelle ; 
Déjà la barque triste a gagné l'autre bord. 



)2 PREMIÈRES POÉSIES. 

Tout entier aux regrets de sa perte fatale, 
Orphée erra longtemps sur la rive infernale. 
Sa voix du nom chéri remplit ces lieux déserts. 
Il repoussait du chant la douceur et les charmes ; 
Mais, sans qu'il la touchât, sa lyre sous ses larmes 
Rendait un son plaintif qui mourait dans les airs. 

Enfin, las d'y gémir, il quitta ce rivage 

Témoin de son malheur. Dans la Thrace sauvage 

Il s^arrête, et là, seul, secouant la torpeur 

Où le désespoir sombre endormait son génie. 

Il laissa s'épancher sa tristesse infinie 

En de navrants accords arrachés à son cœur. 

Ce fut le premier chant de la douleur humaine 
Que ce cri d'un époux et que sa plainte vaine ; 
La parole et la lyre étaient des dons récents. 
Alors la poésie émue et colorée 
Voltigeait sans eflPort sur la lèvre inspirée 
Dans la grâce et l'ampleur de ses jeunes accents. 



L'HYMENÉE ET L'AMOUR. jj 

Des sons harmonieux telle fut la puissance 
Qu'elle adoucit bientôt cette amère souffrance; 
Un sanglot moins profond sort de ce sein brisé. 
La Muse d'un sourire a calmé le poëte ; 
Il sent, tandis qu'il chante, une vertu secrète 
Descendre lentement dans son cœur apaisé. 

Et tout à coup sa voix qu'attendrissent encore 
Les larmes qu'il versa, prend un accent sonore. 
Son chant devient plus pur ; grave et mélodieux, 
Il célèbre à la fois dans son élan lyrique 
L'Hyménée et l'Amour, ce beau couple pudique, 
Qui marche heureux et fier sous le regard des Dieux. 

Il les peint dans leur force et dans la confiance 
De leurs voeux éternels. Sur le Temps qui s'avance 
Ils ont leurs yeux fixés que nul pleur n'a ternis. 
Leur présence autour d'eux répand un charme austère ; 
Mais ces enfants du ciel descendus sur la terre 
Ne sont vraiment divins que quand ils sont unis. 



34 PREMIERES POESIES. 

Oui, si quelque erreur triste un moment les sépare, 
Dans leurs sentiers divers bientôt chacun s'égare. 
Leur pied mal affermi trébuche à tout momen:, 
La Pudeur se détourne et les Grâces décentes. 
Qui les suivaient, formant des danses innocentes. 
Ont à l'instant senti rougir leur front charmant. 

Eux seuls en l'enchantant font à Thomme éphémère 
Oublier ses destins. Leur main douce et légère 
Le soutient dans la vie et le guide au tombeau. 
Si les temps sont mauvais et si Thorizon semble 
S'assombrir devant eux, ils Téclairent ensemble. 
Appuyés l'un sur l'autre et n'ayant qu'un flambeau. 

Pour mieux entendre Orphée, au sein de la nature 
Tout se taisait ; les vents arrêtaient leur murmure. 
Même les habitants de l'Olympe éthéré 
Oubliaient le nectar ; devant leur coupe vide 
Ils écoutaient charmés, et d'une oreille avide. 
Monter vers eux la voix du mortel inspiré. 



L'HYMÉNÉE ET L'AMOUR. 35 

Ces deux divinités que chantait Thymne antique 
N'ont rien perdu pour nous de leur beauté pudique ; 
Leur front est toujours jeunî et serein. Dans leurs yeux 
L'immortelle douceur de leur âme respire. 
Calme et pur, le bonheur fleurit sous leur sourire; 
Un parfum sur leurs pas trahit encor les Dieux. 

Bien des siècles ont fui depuis l'heure lointaine 
Où la Thrace entendit ce chant; sur Tâme humaine 
Plus d'un souffle a passé ; mais l'homme sent toujours 
Battre le même cœur au fond de sa poitrine. 
Gardons-nous d'y flétrir la fleur chaste et divine 
De l'amour dans l'hymen éclose aux anciens jours. 

L'âge est triste; il pressent quelque prochaine crise. 

Déjà plus d'un lien se relâche ou se brise. 
On se trouble, on attend. Vers un but ignoré 

Lorsque l'orage est là qui bientôt nous emporte. 

Ah ! pressons, s'il se peut, d'une étreinte plus forte 

Un cœur contre le nôtre, et dans un nœud sacré. 

Nice, xS^'o. 



ENDYMION 



A Daniel Stem. 



Endymion s'endort sur le mont solitaire, 
Lui que Phœbé la nuit visite avec mystère, 
Qu'elle adore en secret, un enfant, un pasteur. 
Il est timide et fier, il est discret comme elle ; 
Un charme grave au choix d'une amante immortelle 
A désigné son front rêveur. 



38 PREMIÈRES POÉSIES. 

Cesc lui qu'elle cherchait sur la vaste bruyère 
Quand, sortant du nuage où tremblait sa lumière, 
Elle jetait au loin un regard calme et pur, 
Quand elle abandonnait jusqu'à son dernier voile, 
Tandis qu'à ses côtés une pensive étoile 
Scintillait dans Téther obscur. 

O Phœbé ! le vallon, les bois et la colline 
Dorment enveloppés dans ta pâleur divine ; 
A peine au pied des monts flotte un léger brouillard. 
Si l'air a des soupirs, ils ne sont point sensibles ; 
Le lac dans le lointain berce ses eaux paisibles 
Qui s'argentent sous ton regard. 

Non, ton amour n'a pas cette ardeur qui consume. 
Si quelquefois, le soir, quand ton flambeau s'allume. 
Ton amant te contemple avant de s'endormir. 
Nul éclat qui l'aveugle, aucun feu qui Tembrase ; 
Rien ne trouble sa paix ni son heureuse extase ; 
Tu l'éclairés sans l'éblouir. 



ENDYMION. 39 



Tu n'as pour le baiser que ton rayon timide, 
Qui vers lui mollement glisse dans Tair humide, 
Et sur sa lèvre pâle expire sans témoin. 
Jamais le beau pasteur, objet de ta tendresse, 
Ne te rendra, Phœbé, ta furtive caresse. 

Qu'il reçoit, mais qu'il ne sent point. 

Il va dormir ainsi sous la voûte étoilée 
Jusqu'à Theure où la nuit, frissonnante et voilée, 
Disparaîtra des cieux t'entrainant sur ses pas. 
Peut-être à son réveil te verra-t-il encore 
Qui, t'effaçant devant les rougeurs de l'aurore, 
Dans ta fuice lui souriras. 





HEBE 



Les yeux baissés, rougissante et candide, 
Vers leur banquet quand Hébé s'avançait, 
Les Dieux charmés tendaient leur coupe vide. 
Et de nectar l'enfant la remplissait. 
Nous tous aussi, quand passe la Jeunesse, 
Nous lui tendons notre coupe à Tenvi. 



43 PREMIERES POÉSIES. 

Quel esc le vin qu'y verse la déesse? 
Nous Tignorons; il enivre et ravit. 
Ayant souri dans sa grâce immortelle, 
Hébé s'éloigne; on la rappelle en vain. 
Longtemps encor sur la route éternelle, 
Notre œil en pleurs suit l'échanson divin. 





L'ABEILLE 



Quand rabelUe, au printemps, confiance et charmée, 
Sort de la ruche et prend son vol au sein des airs, 
Tout l'invite et lui rit sur sa route embaumée. 
L'églantier berce au vent ses boutons entr'ouverts ; 
La clochette des prés incline avec tendresse 
Sous le regard du jour son front pâle et léger. 
L'abeille cède émue au désir qui' la presse ; 
Elle aperçoit un lis et descend s'y plonger. 
Une fleur est pour elle une mer de délices. 
Dans son enchantement, du fond de cent calices 



44 PREMIÈRES POÉSIES. 

Elle sort trébuchant sous une poudre d'or. 
Son fardeau l'alourdit, mais elle vole encor. 
Une rose est là-bas qui s'ouvre et la convie ; 
Sur ce sein parfumé tandis qu'elle s'oublie, 
Le soleil s'est voilé. Poussé par l'aquilon, 
Un orage prochain menace le vallon. 
Le tonnerre a grondé. Mais dans sa quête ardente 
L'abeille n'entend rien, ne voit rien, l'imprudente ! 
Sur les buissons en fleur l'eau fond de toute part ; 
Pour regagner la ruche il est déjà trop tard. 
La rose si fragile, et que l'ouragan brise. 
Referme pour toujours son calice odorant ; 
La rose est une tombe, et l'abeille surprise 
Dans un dernier parfum s'enivre en expirant. 

Qui dira les destins dont sa mort est l'image > 
Ah ! combien parmi nous d'artistes inconnus, 
Partis dans leur espoir par un jour sans nuage, 
Des champs qu'ils parcouraient ne sont pas revenus ! 
Une ivresse sacrée aveuglait leur courage ; 



L'ABEILLE. 4$ 



Au gré de leurs désirs, sans craindre les autans, 
Ils bucinaienc au loin sur la foi du printemps. 
Quel retour glorieux l'avenir leur apprête ! 
A ces millf trésors épars sur leur chemin 
L'amour divin de Tart les guide et les arrête : 
Tout est fleur aujourd'hui, tout sera miel demain. 
Ils revenaient déjà vers la ruche immortelle; 
Un vent du ciel soufflait, prêt à les soulever. 
Au milieu des parfums la Mort brise leur aile; 
Chargés comme l'abeille, ils' périssent comme elle 
Sur le butin doré qu'ils n'ont pas pu sauver. 




UN AUTRE CŒUR 



Serait-ce un autre cœur que la Nature donne 
A ceux qu'elle préfère et destine à vieillir, 
Un cœur calme et glacé que toute ivresse étonne, 
Qui ne saurait aimer et ne veut pas souffrir? 

Ah! qu'il ressemble peu, dans son repos tranquille, 
A ce cœur d'autrefois qui s'agitait si fort ! 
Cœur enivré d'amour, impatient, mobile, 
Au-devant des douleurs courant avec transport. 



48 PREMIÈRES POÉSIES. 

Il ne reste plus rien de cet ancien nous-mêmes; 
Sans pitié ni remords le Temps nous l'a soustraie. 
L'astre des jours éteints, cachant ses rayons blêmes, 
Dans l'ombre qui l'attend se plonge et disparaît. 

A l'horizon changeant montent d'autres étoiles. 
Cependant, cher Passé, quelquefois un instant 
La main du Souvenir écarte tes longs voiles, 

* 

Et nous pleurons encore en te reconnaissant. 





LA COUPE DU ROI DE THULE 



Die Augen thâten ihm sinkeu, 
Trank nie einen Tropfen mehr. 

(GOBTHB.) 



Au vieux roi de Thulé sa maîtresse fidèle 
Avait fait en mourant don d'une coupe d'or, 
Unique souvenir qu'elle lui laissait d'elle, 
Cher et dernier trésor. 

Dans ce vase, présent d'une main adorée, 
Le pauvre amant dès lors but à chaque festin. 
La liqueur en passant par la coupe sacrée 
Prenait un goût divin. 



$o PREMIÈRES POÉSIES. 

Et quand il y portait une lèvre attendrie, 
Débordant de son cœur et voilant son regard, 
Une larme humectait la paupière flétrie 
Du noble et doux vieillard. 



Il donna tous ses biens, sentant sa fin prochaine, 
Hormis toi, gage aimé de ses amours éteints ; 
Mais il n'attendit point que la Mort inhumaine 
T*arrachàt de ses mains. 



Comme pour emporter une dernière ivresse. 
Il te vida d'un trait, étouffant ses sanglots, 
Puis, de son bras tremblant surmontant la &iblesse. 
Te lança dans les flots. 



D'un regard déjà trouble il te vit sous les ondes 
T'enfoncer lentement pour ne plus remonter : . 
C'était tout le passé que dans les eaux profondes 
Il venait de jeter. 



LA COUPE DU ROI DE THULÉ. $i 

Et son cœur, abîmé dans ses regrecs suprêmes, 
Subit sans la sentir l'atteinte du trépas. 
En sa douleur, ses yeux qui s'étaient clos d'eux-mêmes 
Ne se rouvrirent pas. , 

Coupe des souvenirs, qu'une liqueur brûlante 
Sous notre lèvre avide emplissait jusqu'au bord, 
Qu'en nos derniers banquets d'une main défaillante 
Nous soulevons encor, 

Vase qui conservais la saveur immortelle 
De tout ce qui nous fit rêver, souffrir, aimer, 
L'œil qui t'a vu plonger sous la vague éternelle 
N'a plus qu'à se fermer. 

Nice, iS6o. 




POÉSIES PHILOSOPHIQUES 



I 




MON LIVRE 



Je ne vous offre plus pour toutes mélodies 
Que des cris de révolte et des rimes hardies. 
Oui, mais en m'écoutant si vous alliez pâlir? 
Si, surpris des éclats de ma verve imprudente, 
Vous maudissiez la voix énergique et stridente 
Qui vous aura fait tressaillir ? 



S6 POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 

Pourtant, quand je m'élève à des notes pareilles, 
Je n,e prétends blesser les cœurs ni les oreilles. 
Même les plus craintifs n'ont point à s'alarmer ; 
L'accent désespéré sans doute ici domine, 
Mais je n'ai pas tiré ces sons de ma poitrine 
Pour le plaisir de blasphémer. 

Comment ! la Liberté déchaîne ses colères.; 
Partout contre l'effort des erreurs séculaires 
La Vérité combat pour s'ouvrir un chemin ; 
Et je ne prendrais pas parti dans ce grand drame ! 
Quoi ! ce cœur qui bat là, pour être un cœur de femme, 
En est-il moins un cœur humain? 

Est-ce ma faute à moi si, dans ces jours de fièvre, 
D'ardentes questions se pressent sur ma lèvre? 
Si votre Dieu surtout m'inspire des soupçons ? 
Si la Nature aussi prend des teintes funèbres. 
Et si j'ai de mon temps, le long de mes vertèbres. 
Senti courir tous les frissons? 



MON LIVRE. 57 



Jouet depuis longtemps des vents et de la houle, 
Mon bâtiment fait eau de toutes parts; il coule. 
La foudre seule encore à ses signaux répond. 
Le voyant en péril et loin de toute escale, 
Au lieu de m'enfermer tremblante à fond de cale, 
J'ai voulu monter sur le pont. 

A l'écart, mais debout, là, dans leur lit immense 
J'ai contemplé le jeu des vagues en démence. 
Puis, prévoyant bientôt le naufrage et la mort, 
Au risque d'encourir l'anathème ou le blâme, 
A deux mains j'ai saisi ce livre de mon âme, 
Et l'ai lancé par-dessus bord. 

C'est mon trésor unique, amassé page à page. 
A le laisser au fond d'une mer sans rivage 
Disparaître avec moi je n'ai pu consentir. 
En dépit du courant qui l'emporte ou l'entrave, 
Qu'il se soutienne donc et surnage en épave, 
Sur ces flots qui vont m'engloutir. 

Paris, 7 janvier 1874. 




A LA COMETE DE 1861 



Bel astre voyageur, hôte qui nous arrives 
Des profondeurs du ciel et qu'on n'attendait pas, 
Où vas-tu? Quel dessein pousse vers nous tes pas? 
Toi qui vogues au large en cette mer sans rives, 
Sur ta route, aussi loin que ton regard atteint. 
N'as-tu vu comme ici que douleurs et misères? 
Dans ces mondes épars, dis, avons-nous des frères? 
T'ont-ils chargé pour nous de leur salut lointain? 



1 



60 POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 

Ah ! quand tu reviendras, peut-être de la terre 
L'homme aura disparu. Du fond de ce séjour 
Si son œil ne doit pas contempler ton retour, 
Si ce globe épuisé s'est éteint solitaire, 
Dans l'espace infini poursuivant ton chemin, 
Du moins jette au passage, astre errant et rapide. 
Un regard de.picié sur le théâtre vide 
De tant de maux soufferts et du labeur humain. 





LES MALHEUREUX 



La trompette a sonné. Des tombes entr'ouvertes 
Les pâles habitants ont tout à coup frémi. 
Ils se lèvent, laissant ces demeures désertes 
Où dans Tombre et la paix leur poussière a dormi. 
Quelques morts cependant sont restés immobiles ; 
Ils ont tout entendu, mais le diviii clairon 
Ni l'ange qui les presse, à ces derniers asiles 
Ne les arracheront. 



6a POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 

f Quoi ! renaîcre ! revoir le ciel et la lumière, 
Ces témoins d'un malheur qui n'est point oublié, 
Eux qui sur nos douleurs et sur notre misère 
Ont souri sans pitié I 



Non, non, plutôt la Nuit, la Nuit sombre, éternelle 
Fille du vieux Chaos, garde-nous sous ton aile; 
Et toi, sœur du Sommeil, toi qui nous as bercés, 
Mort, ne nous livre pas ; contre ton sein fidèle 
Tiens-nous bien embrassés. 



? 



Ah! l'heure où tu parus est à jamais bénie; 
Sui notre front meurtri que ton baiser fut doux ! 
Quand tout nous rejetait, le néant et la vie, 
Tes bras compatissants, ô notre unique amie ! 
Se sont ouverts pour nous. 

Nous arrivions à toi, venant d'un long voyage. 
Battus par tous les vents, haletants, harassés. 



LES MALHEUREUX. 6j 

L'Espérance elle-même, au plus fort de l'orage, 
Nous avait délaissés. 

Nous n'avions' rencontré que désespoir et doute, 
Perdus parmi les flots d'un monde indifférent. 
Où d^autres s'arrêtaient enchantés sur la route, 
Nous errions en pleurant. 

Près de nous la Jeunesse a passé, les mains vides, 
Sans nous avoir fêtés, sans nous avoir souri. 
Les sources de l'amour sous nos lèvres avides 
Comme une eau fugitive au printemps ont tari. 
Dans nos sentiers brûlés pas une fleur ouverte. 
Si, pour aider nos pas, quelque soutien chéri 
Parfois s'offrait à nous sur la route déserte. 
Lorsque nous les touchions, nos appuis se brisaient ; 
Tout devenait roseau quand nos cœurs s'y posaient. 
Au gouffre que pour nous creusait la Destinée 
Une invisible main nous poussait acharnée. 
Comme un bourreau, craignant de nous voir échapper. 



6^ POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 

A nos côtés marchait le Malheur Inflexible. 
Nous portions une plaie à chaque endroit sensible, 
Et Taveugle Hasard savait où nous frapper. 

Peut-être aurions-nous droit aux célestes délices ; 
Non, ce n'est point à nous de redouter l'enfer, 
Car nos fautes n'ont pas mérité de supplices ; 
Si nous avons failli, nous avons tant souffert! 
Eh bien ! nous renonçons même à cette espérance 
D'entrer dans ton royaume et de voir tes splendeurs ; 
Seigneur, nous refusons jusqu'à ta récompense. 
Et nous ne voulons pas du prix de nos douleurs. 

Nous le savons, tu peux donner encor des ailes 
Aux âmes qui ployaient sous un fardeau trop lourd ; 
Tu peux, lorsqu'il te plaît, loin des sphères mortelles 
Les élever à toi dans la Grâce et l'Amour ; 
Tu peux, parmi les chœurs qui chantent tes louanges, 
A tes pieds, sous tes yeux, nous mettre au premier rang, 
Nous faire couronner par la main de tes anges. 



LES MALHEUREUX. 6$ 

Nous revêtir de gloire en nous transfigurant. 
Tu peux nous pénétrer d'une vigueur nouvelle, 
Nous rendre le Désir que nous avions perdu... 
Oui, mais le Souvenir, cette ronce immorçelle 
Attachée à nos cœurs, l'en arracheras-tu? 

Quand de tes chérubins la phalange sacrée 
Nous salûrait élus en ouvrant les saints lieux, 
Nous leur crîrions bientôt d'une voix éplorée : 
Nous élus? nous heureux? mais regardez nos yeux! 
Les pleurs y sontencor, pleurs amers, pleurs sans nombre. 
Ah ! quoi que vous fassiez, ce voile épais et sombre 
Nous obscurcit vos cieux. 

Contre leur gré pourquoi ranimer nos poussières ? 
Que t'en reviendra-t-il? et que t'ont-elles fait? 
Tes dons mêmes, après tant d'horribles misères. 
Ne sont plus un bienfait. 

Ah! tu frappas trop fort en ta fureur cruelle. 



66 



POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 



Tu rentends, tu le vois, la Souffrance a vaincu. 
Dans un sommeil sans fin, ô puissance étemelle ! 
Laisse-nous oublier que nous avons vécu. » 



Nice, 1862. 




L'AMOUR ET LA MORT 



A M, Louis de Ronchaud, 



I 



Regardez-les passer, ces couples éphémères ! 
Dans les bras Tun de l'autre enlacés un moment, 
Tous, avant de mêler à jamais leurs poussières. 
Font le même serment : 

Toujours ! un mot hardi que les cieux qui vieillissent 
Avec étonnement entendent prononcer, 
Et qu'osent répéter des lèvres qui pâlissent. 
Et qui vont se glacer. 



68 POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 

Vous qui vivrez si peu, pourquoi cette promesse 
Qu'un élan d'espérance arrache à votre cœur, 
Vain défi qu'au néant vous jetez, dans l'ivresse 
D'un instant de bonheur? 

Amants, autour de vous une voix inflexible 
Crie à tout ce qui naît : Aime et meurs ici-bas. 
La mort est implacable et le ciel insensible ; 
Vous n'échapperez pas. 

Eh bien ! puisqu'il le faut, sans trouble et sans murmure 
Forts de ce même amour dont vous vous enivrez, 
£c perdus dans le sein de l'immense Nature, 
Aimez donc et mourez ! 



'^^r 



L'AMOUR ET LA MORT. 69 



II 



Non, non, tout n'est pas dit, vers la beauté fragile 
Quand un charme invincible emporte le désir, 
Sous le feu d'un baiser quand notre pauvre argile 
A frémi de plaisir. 

Notre serment sacré part d'une âme immortelle ; 
C'est elle qui s'émeut quand frissonne le corps ; 
Nous entendons sa voix et le bruit de son aile 
Jusque dans nos transports. 



70 POESIES PHILOSOPHIQUES. 



Nous le répétons donc ce mot qui fait d'envie 
Pâlir au firmament les astres radieux, 
Ce mot qui joint les cœurs et devient, dès la vie, 
Leur lien pour les cieux. 



Dans le ravissement d'une étemelle étreinte 

Ils passent entraînés, ces couples amoureux., 

Et ne s'arrêtent pas pour jeter avec crainte 

Un regard autour d'eux. 



Ils demeurent sereins quand tout s'écroule et tombe. 
Leur espoir est leur joie et leur appui divin ; 
Ils ne trébuchent point, lorsque contre une tombe 
Leur pied heurte en chemin. 



Toi-même, quand tes bois abritent leur délire, 
Quand cil couvres de fleurs et d'ombre leurs sentiers. 
Nature, toi leur mère, aurais-tu ce sourire 
S'ils mouraient tout entiers? 



L'AMOUR ET LA MORT. 71 

Sous le voile léger de la beauté mortelle 
Trouver l'âme qu'on cherche et qui pour nous éclôt, 
Le temps de Tentrevoir, de s'écrier : c'est Elle ! 
Et la perdre aussitôt, 



Et la perdre à jamais ! Cette seule pensée 
Change en spectre à nos yeux l'image de l'Amour. 
Quoi ! ces vœux infinis, cette ardeur insensée 
Pour un être d'un jour! 



Et toi, serais-tu donc à ce point sans entrailles^ 
Grand Dieu qui dois d'en haut tout entendre et tout voir, 
Que tant d'adieux navrants et tant de funérailles 
Ne puissent t'émouvoir. 



Qu'à cette tombe obscure où tu nous fais descendre 
Tu dises : Garde-les ; leurs cris sont superflus ; 
Amèrement en vain l'on pleure sur leur cendre ; 
Tu ne les rendras plus! 



72 POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 

Mais non, Dieu qu'on dit bon, tu permets qu'on espère ; 
Unir pour séparer, ce n'est point ton dessein. 
Tout ce qui s'est aimé, fût-ce un jour, sur la terre. 
Va s'aimer dans ton sein. 




L'AMOUR ET LA MOllT. 71 



III 



Éternité de l'homme, illusion! chimère! 
Mensonge de l'amour et de l'orgueil humain ! 
Il n'a point eu d'hier, ce fantôme éphémère, 
Il lui faut un demain ! 

Pour cet éclair de vie et pour cette étincelle 
Qui brûle une minute en vos cœurs étonnés, 
Vous oubliez soudain la fange maternelle 
Et vos destins bornés. 



POESIES PHILOSOPHIQUES 



Vous échapperiez donc, ô rêveurs téméraires ! 
Seuls, au pouvoir fatal qui détruit en créant? 
Quiuex un tel espoir ; tous les limons sont frères 
En face du néant. 



Vous dites à la Nuit qui passe dans ses voiles : 
J'aime et j'espère voir expirer tes flambeaux. 
La Nuit ne répond rien, mais demain ses étoiles 
Luiront sur vos tombeaux. 



Vous croyez que l'Amour dont l'âpre feu vous presse 
A réservé pour vous sa flamme et ses rayons ; 
La fleur que vous brisez soupire avec ivresse : 
Nous aussi nous aimons. 



Heureux, vous aspirez la grande âme invisible 
Qui remplit tout, les bois, les champs de ses ardeurs ; 
La Nature sourit, mais elle est insensible ; 
Que lui font vos bonheurs ? 



L'AMOUR ET LA MORT. 7$ 

Elle n'a qu'un désir, la marâtre immortelle, 
C'est d'enfanter toujours, sans fin, sans trêve, encor. 
Mère avide, elle a pris l'éternité pour elle, 
Et vous laisse la mort. 



Toute sa prévoyance est pour ce qui va naître; 
Le reste est confondu dans un suprême oubli. 
Vous, vous avez aimé, vous pouvez disparaître : 
Son vœu s'est accompli. 



Quand un souffle d'amour traverse vos poitrines. 
Sur des flots de bonheur vous tenant suspendus. 
Aux pieds de la Beauté lorsque des mains divines 
Vous jettent éperdus, 

Quand, pressant sur ce cœur qui va bientôt s'éteindre 
Un autre objet souffrant, forme vaine ici-bas, 
Il vous semble, mortels, que vous allez étreindre 
L'Infini dans vos bras. 



76 POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 

Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure 
Déchaînés dans vos flancs comme d'ardents essaims, 
Ces transports, c'est déjà l'Humanité future 
Qui s'agite en vos seins. 



Elle se dissoudra, cette argile légère 
Qu'ont émue un instant la joie et la douleur ; 
Les vents vont disperser cette noble poussière 
Qui fut jadis un cœur. 



Mais d'autres cœurs naîtront qui renoùront la trame 
De vos espoirs brisés, de vos amours éteints. 
Perpétuant vos pleurs, vos rêves, votre flamme 
Dans les âges lointains. 



Tous les êtres, formant une chaîne éternelle. 
Se passent, en courant, le flambeau de l'Amour. 
Chacun rapidement prend la torche immortelle, 
Et la rend à son tour. 



L'AMOUR ET LA MORT. 77 

Aveuglés par l'éclat de sa lumière errante, 
Vous jurez, dans la nuit où le sort vous plongea, 
De la tenir toujours ; à votre main mourante 
Elle échappe déjà. 



Du moins vous aurez vu luire un éclair sublime ; 
Il aura sillonné votre vie un moment; 
En tombant vous pourrez emporter dans Tabîme 
Votre éblouissement. 



Et quand il régnerait au fond du ciel paisible 
Un être sans pitié qui contemplât soufifrir, 
Si son œil éternel considère, impassible. 
Le naître et le mourir. 



Sur le bord de la tombe, et sous ce regard même. 
Qu'un mouvement d'amour soit encor votre adieu, 
Oui, faites voir combien l'homme est grand lorsqu'il aime, 
Et pardonnez à Dieu ! 




LE POSITIVISME 



Il s'ouvre par delà toute science humaine 
Un vide dont la Foi fut prompte à s'emparer. 
De' cet abîme obscur elle a fait son domaine; 
En s'y précipitant elle a cru l'éclairer. 
Eh bien, nous t'expulsons de tes divins royaumes, 
Dominatrice ardente, et l'instant est venu : 
Tu ne vas plus savoir où loger tes fantômes ; 
Nous fermons l'Inconnu. 



8o POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 



Mais ton triomphateur expira ta défaite. 
L'homme déjà se trouble et, vainqueur éperdu, 
Il se sent ruiné par sa propre conquête ; 
En ce dépossédant nous avons tout perdu. 
Nous restons sans espoir, sans recours, sans asile, 
Tandis qu'obstinément le Désir qu'on exile 
Revient errer autour du gouffre défendu. 





LE NUAGE 



A Alfred Holmes. 



I change, but I cannot die. 
CShbllet. The Cloud.^ 



Levez les yeux ! c'est moi qui passe sur vos têtes, 
Diaphane et léger, libre dans le ciel pur; 
L'aile ouverte, attendant le souffle des tempêtes. 
Je plonge et nage en plein azur. 

Comme un mirage errant je flotte et je voyage. 
Coloré par l'aurore et le soir tour à tour, 
Miroir aérien, je reflète au passage 

Les sourires changeants du jour. 



82 POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 



Le soleil me rencontre au bout de sa carrière 
Couché sur l'horizon dont j'enflamme le bord ; 
Dans mes flancs transparents le roi de la lumière 
Lance en fuyant ses flèches d'or. 



Quand la lune, écartant son cortège d'étoiles, 
Jette un regard pensif sur le monde endormi. 
Devant son firont glacé je fais courir mes voiles, 
Ou je les soulève à demi. 



On croirait voir au loin une flotte qui sombre. 
Quand, d'un bond furieux fendant l'air ébranlé. 
L'ouragan sur ma proue inaccessible et sombre 
S'assied comme un pilote ailé. 

Dans les champs de l'écher je livre des batailles ; 
La ruine et la mort ne sont pour moi qu'un jeu. 
Je me charge de grêle, et porte en mes entrailles 
La foudre et ses hydres de feu. 



LE NUAGE. 83 



Sur le soi altéré je m'épanche en ondées. 
La terre rit ; je tiens sa vie entre mes mains. 
C'est moi qui gonfle, au sein des plaines fécondées, 
L'épi qui nourrit les humains. 



Où j'ai passé soudain tout verdit, tout pullule; 
Le sillon que j'enivre enfante avec ardeur. 
Je suis onde et je cours, je suis sève et circule, 
Caché dans la source ou la fleur. 



Un fleuve me recueille, il m'emporte et je coxJe 
Comme une veine au cœur des continents profonds. 
Sur les longs pays plats ma nappe se déroule, 
Ou s'engoufire à travers les monts. 



Rien ne m'arrête plus ; dans mon élan rapide 
J'obéis au courant, par le désir poussé, 
£t je vole à mon but comme un grand trait liquide 
Qu'un bras invisible a lancé. • . 



84 POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 

Océan, 6 mon père! ouvre ton sein, j'arrive! 
Tes flots tumultueux m'ont déjà répondu. 
Ils accourent; mon onde a reculé, craintive, 
Devant leur accueil éperdu. 



En ton lit mugissant ton amour nous rassemble. 
Autour des noirs écueils ou sur le sable fin 
Nous allons, confondus, recommencer ensemble 
Nos fureurs et nos jeux sans fin. 



Maïs le soleil, baissant vers toi son œil splendide, 
M'a découvert bientôt dans tes gouffres amers. 
Son rayon tout-puissant baise mon front limpide ; 
J'ai repris le chemin des airs ! 



Ainsi jamais d'arrêt. L'immortelle matière 
Un seul instant encor n'a pu se reposer. 
La Nature ne fait, patiente ouvrière, 

Que dissoudre et recomposer, ■ 



i 



LE NUAGE. 8s 



Tout se métamorphose entre ses mains actives ; 
Partout le mouvement incessant et divers, 
Dans le cercle éternel des formes fugitives, 
Agitant l'immense univers. 




PROMETHEE 



A Daniel Stern, 



Tbv Àib{ ^X^pbv, ....... 

(E s c H T L B , Prométhée.) 



Frappe encor, Jupiter, accable-moi, mutile 
L'emiemi terrassé que tu sais impuissant; 
Ecraser n'est pas vaincre, et ta foudre inutile 
S'éteindra dans mon sang 

Avant d'avoir dompté l'héroïque pensée 
Qui fait du vieux Titan un révolté divin ; 



88 POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 

C'est elle qui te brave, et ta rage Insensée 
N'a cloué sur ces monts qu'un simulacre vain. 
Tes coups n'auront porté que sur un peu d'argile; 
Libre dans les* liens de cette chair fragile. 
L'âme de Prométhée échappe à ta fureur. 
Sous l'ongle du vautour qui sans fin me dévore, 
Un invincible amour fait palpiter encore 
Les lambeaux de mon cœur. 

Si ces pics désolés que la tempête assiège 

Ont vu couler parfois sur leur manteau de neige 

Des larmes que mes yeux ne pouvaient retenir, 

Vous le savez, rochers, immuables murailles. 

Que d'horreur cependant je sentais tressaillir, 

La source de mes pleurs était dans mes entrailles ; 

C'est la compassion qui les a fait jaillir* 

Ce n'était point assez de mon propre martyre ; 
Ces flancs ouverts, ce sein qu'un bras divin déchire 
Est rempli de pitié pour d'autres malheureux. 



PROMÉTHÉE. 89 



Je les vois engager une lutte éternelle ; 
L'image horrible est là ; j'ai devant la prunelle 
La vision des maux qui vont fondre sur eux. 
Ce spectacle navrant m'obsède et m'exaspère, 
Supplice intolérable et toujours renaissant ! 
Mon vrai, mon seul vautour, c'est la pensée amère 
Que rien n'arrachera ces germes de misère 
Que ta haine a semés dans leur chair et leur sang. 

Pourtant, ô Jupiter! l'homme est ta créature; 
C'est toi qui Tas conçu, c'est toi qui l'as formé, 
Cet être déplorable, infirme, désarmé, 
Pour qui tout est danger, épouvante, torture, 
Qui, dans le cercle étroit de ses jours enfermé, 
Étoufie et se débat, se blesse et se lamente. 
Ah! quand tu le jetas sur la terre inclémente. 
Tu savais quels fléaux l'y devaient assaillir, 
Qu'on lui disputerait sa place et sa pâture. 
Qu'un souffle l'abattrait, que l'aveugle Nature 
Dans son indiflérence allait l'ensevelir. 



90 POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 

Je Tai trouvé blotti sous quelque roche humide, 
Ou rampant dans les bois, spectre hâve et timide 
Qui n'entendait partout que gronder et rugir, 
Seul afiamé, seul triste au grand banquet des êtres, 
Dii fond des eaux, du sein des profondeurs champêtres, 
Tremblant toujours de voir un ennemi surgir. 

Mais quoi ! sur cet objet de ta haine immortelle. 
Imprudent que j'étais ! je me suis attendri ; 
J'allumai la pensée et jetai l'étincelle 
Dans cet obscur limon dont tu l'avais pétri. 
Il n'était qu'ébauché, j'achevai ton ouvrage. 
Plein d'espoir et d'audace, en mes vastes desseins 
J'aurais sans hésiter mis les cieux au pillage, 
Pour le doter après du fruit de mes larcins. 
Je t'ai ravi le feu; de conquête en conquête 
J'arrachais de tes mains ton sceptre révéré. 
Grand Dieu! ta foudre à temps éclata sur ma tête; 
Encore un attentat, l'homme était délivré ! 

La voici donc ma faute exécrable et sublime. 



PROMETHEÉ. 91 



Compatir, quel forfait ! se dévouer, quel crime ! 
Quoi ! j'aurais, impuni, défiant tes rigueurs. 
Ouvert aux opprimés mes bras libérateurs? 
Insensé ! m'être ému quand la pitié s'expie ! 
Pourtant c'est Prométhée, oui, c'est ce même impie 
Qui naguère t'aidait à vaincre les Titans. 
J'étais à tes côtés dans l'ardente mêlée ; 
Tandis que mes conseils guidaient les combattants. 
Mes coups faisaient trembler la demeure étoilée. 
Il s'agissait pour moi du sort de l'univers : 
Je voulais en finir avec les dieux pervers. 

Ton règne allait m^ouvrir cette ère pacifique 
Que mon cœur transporté saluait de ses vœux. 
En son cours éthéré le soleil magnifique 
N'aurait plus éclairé que des êtres heureux. 
La Terreur s'enfuyait en écartant les ombres 
Qui voilaient ton sourire ineffable et clément, 
Et le réseau d'airain des Nécessités sombres 
Se brisait de lui-même aux pieds d'un maître aimant. 



9a POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 

Tout était joie, amour, essor, efBorescence ; 
Lui-même Dieu n'était que le rayonnement 
De la toute-bonté dans la toute-puissance. 

*0 mes désirs trompés ! O songe évanoui ! 

Des splendeurs d'un tel rêve encor l'œil ébloui, 

Me retrouver devant l'iniquité céleste, 

Devant un Dieu jaloux qui frappe et qui déteste, 

Et dans mon désespoir me dire avec horreur : 

Celui qui pouvait tout a voulu la douleur! 

Mais ne t'abuse point; sur ce roc solitaire 

Tu ne me verras pas succomber en entier. 

Un esprit de révolte a transformé la terre, 

Et j'ai dès aujourd'hui choisi mon héritier* 

Il poursuivra mon œuvre en marchant sur ma trace, 

Né qu'il est comme moi pour tenter et souffrir. 

Aux humains affranchis je lègue mon audace. 

Héritage sacré qui ne peut plus périr. 

La raison s'affermit, le doute est prêt à naître. 



PROMETHÉE. 93 



Enhardis à ce point d'interroger leur maître, 

Des mortels devant eux oseront te citer : 

Pourquoi leurs maux? Pourquoi ton caprice et ta haine? 

Oui, ton juge t'attend, — la conscience humaine ; 

Elle ne peut t'absoudre et va te rejeter. 

Le voilà ce vengeur promis à ma détresse! 
Ah ! quel soufSe épuré d'amour et d'allégresse 
En traversant le monde enivrera mon cœur 
Le jour où, moins hardie encor que magnanime, 
Au lieu de l'accuser, ton auguste victime 
Nîra son oppresseur ! 

Délivré de la Foi comme d'un mauvais rêve. 
L'homme répudîra les tyrans immortels, 
Et n'ira plus^ en proie à des terreurs sans trêve. 
Se courber lâchement au pied de tes autels. 
Las de le trouver sourd, il croira le ciel vide. 
Jetant sur toi son voile éternel et splendide, 
La Nature déjà te cache à son regard; 



9+ POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 

Il ne découvrira dans T univers sans borne, 

i 

Pour tout Dieu désormais, qu'un couple aveugle et morne, 
La Force et le Hasard. 

Montre-toi, Jupiter, éclate alors, fulmine 

Contre ce fugitif à ton joug échappé. 

Refusant dans ses maux de voir ta main divine, 

Par un pouvoir fatal il se dira frappé. 

Il tombera sans peur, sans plainte, sans prière ; 

Et quand tu donnerais ton aigle et ton tonnerre ^ 

Pour Tentendre pousser, au fort de son tourment, 

I 

Un seul cri qui t'atteste, une injure, un blasphème, 
Il restera muet ; ce silence suprême 

Sera ton châtiment. 

I 

I 

Tu n'auras plus que moi dans ton immense empire 

I 

Pour croire encore en toi, funeste Déité, 1 

Plutôt nier le jour ou l'air que je respire J 

Que ta puissance inique et que ta cruauté. 
Perdu dans cet azur, sur ces hautears sublimes, 



PROMETHEE. ^s 



Ah! j'ai vu de trop prés tes fureurs et tes crimes ; 
J'ai sous tes coups déjà trop souffert, trop saigné; 
Le doute est impossible à mon cœur indigné. 
Oui, tandis que du Mal, œuvre de ta colère. 
Renonçant désormais à sonder le mystère. 
L'esprit humain ailleurs portera son flambeau, 
Seul je saurai le mot de cette énigme obscure, 
Et j'aurai reconnu, pour comble de torture, 
Un Dieu dans mon bourreau. 



Nice, 30 novembre 1865. 




H 



PAROLES D'UN AMANT 



Au courant de l'amour lorsque je m^abandonne, 
Dans le torrent divin quand je plonge enivré, 
Et presse éperdument sur mon sein qui frissonne 
Un être idolâtré, 



Je sais que je n'étreins qu'une forme fragile, 
Qu'elle peut à l'instant se glacer sous ma main, 
Que ce cœur tout à moi, fait de flamme et d'argile. 
Sera cendre demain, 



98 POESIES PHILOSOPHIQUES. 

Qu'il n'en sortira rien, rien, pas une étincelle 
Qui s'élance et remonte à son foyer lointain; 
Un peu de terre en hâte, une pierre qu'on scelle, 
Et tout est bien éteint. 



Et l'on viendrait serein, à cette heure dernière, 
Quand des restes humains le souffle a déserté, 
Devant ces froids débris, devant cette poussière 
Parler d'éternité! 



L'éternité ! quelle est cette étrange menace? 
A l'amant qui gémit sous son deuil écrasé 
Pourquoi jeter ce mot qui terrifie et glace 
Un cœur déjà brisé ? 



Quoi ! le ciel, en dépit de la fosse profonde, 
S'ouvrirait à l'objet de mon amour jaloux ? 
C'est assez d'un tombeau, je ne veux pas d'un monde 
Se dressant entre nous. 



PAROLES D'UN AMANT. 99 

On me répond en vain pour calmer mes alarmes : 
L'être donc sans pitié la mort te sépara, 
Ce ciel que tu maudis dans le trouble et les larmes, 
Le ciel te le rendra. 



Me le rendre, grand Dieu ! mais ceint d'une auréole, 
Rempli d'autres pensers, brûlant d'une autre ardeur. 
N'ayant plus rien en soi de cette chère idole 
Qui vivait sur mon cœur! 



Ah ! j'aime mieux cent fois que tout meure avec elle, 
Ne pas la retrouver, ne jamais la revoir; 
La douleur qui me navre est, certes, moins cruelle 
Que votre affreux espoir. 



Tant que je sens encor, sous ma moindre caresse. 
Un sein vivant frémir et battre à coups pressés, 
Qu'au-dessus du néant un même flot d'ivresse 

■ 

Nous soulève enlacés, 



loo POESIES PHILOSOPHIQUES. 

Sans regret inutile et sans plaintes améres, 
Par la réalité je me laisse ravir ; 
Non, mon cœur ne s'est pas jeté sur des chimères ; 
Il sait où s'assouvir. 



Qu'ai-je affaire vraiment de votre là-haut morne, 
Moi qui ne suis qu'élan, que tendresse et transports ? 
Mon ciel est ici-bas, grand ouvert et sans borne ; 
Je m'y lance, âme et corps. 



Durer n'est rien. Nature, ô créatrice! ô mère! 
Quand sous ton œil divîn un couple s'est uni. 
Qu'importe à leur amour qu'il se sache éphémère, 
S'il se sent infini } 



C'est une volupté, mais terrible et sublime. 
De jeter dans le vide un regard éperdu, 
Et l'on s'étreint plus fort lorsque sur un abîme 
On se voit suspendu. 



PAROLES D'UN AMANT. loi 

Quand la More serait là, quand Tattache invisible 
Soudain se délirait qui nous retient encor, 
Et quand je sentirais dans une angoisse horrible 
M'échapper mon trésor, 

Je ne faiblirais pas ; fort de ma douleur même. 
Tout entier à l'adieu qui va nous séparer, 
J'aurais assez d'amour en cet instant suprême 
Pour ne rien espérer. 



Nice, 17 mai 1867. 




'S. 



LA NATURE A L'HOMME 



Dans tout l'enivrement d'un orgueil sans mesure, 
Ebloui des lueurs de ton esprit borné, 
Homme, tu m'as crié : repose-toi, Nature ; 
Ton œuvre est close : je suis né ! 



Quoi ! lorsqu'elle a l'espace et le temps devant elle, 
Quand la matière est là sous son doigt créateur, 
Elle s'arrêterait, l'ouvrière immortelle. 
Dans l'ivresse de son labeur } 



1^4 POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 

Et c'est toi qui serais mes limites dernières^ 
L*atome humain pourrait entraver mon essor ? 
C'est à cet abrégé de toutes les misères 
Qu'aurait tendu mon long effort? 



Non, tu n'es pas mon but, non, tu n'es pas ma borne. 
A te franchir déjà je songe en te créant; 
Je ne viens pas du fond de l'éternité morne 
Pour n'aboutir qu'à ton néant. 



Ne me vois-tu donc pas, sans fatigue et sans trêve, 
Remplir l'immensité des œuvres de mes mains, 
Vers un terme inconnit, mon espoir et mon rêve, 
M'élancer par mille chemins, 



Appeler, tour à tour patiente ou pressée. 
Jusque dans mes écarts poursuivant mon dessein, 
A la forme, à la vie et même à la pensée 
La matière éparse en mon sein ? 



LA NATURE A L'HOMME. io$ 

J'aspire! c'est mon cri, fatal, irrésistible. 
Pour créer l'univers je n'eus qu'à le jeter; 
L'atome s'en émut dans sa sphère invisible, 
L'astre se mit à graviter. 



L'éternel mouvement n'est que l'élan des choses 
Vers ridéal sacré qu'entrevoit mon désir ; 
Dans le cours ascendant de mes métamorphoses 
Je le poursuis sans le saisir. 



Je le demande aux cieux, à l'onde, à l'air fluide, 
Aux éléments confus, aux soleils éclatants ; 
S'il m'échappe ou résiste à mon étreinte avide. 
Je le prendrai des mains du Temps. 

Quand j'entasse à la fois naissances, funérailles, 
Quand je crée ou détruis avec acharnement. 
Que fais-je donc, sinon préparer mes entrailles 
Pour ce suprême enfantement? 



io6 POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 

Point d'arrêt à mes pas, point de trêve à ma tâche; 
Toujours recommencer et toujours repartir. 
Mais je n'engendre pas sans fin et sans relâche 
Pour le plaisir d'anéantir. 



J'ai déjà trop longtemps fait œuvre de marâtre, 
J'ai trop enseveli, j'ai trop exterminé. 
Moi qui ne suis au fond que la mère idolâtre 
D'un seul enfant qui n'est pas né. 



Quand donc pourrai-je enfin, émue et palpitante. 
Après tant de travaux et tant d'essais ingrats, 
A ce fils de mes vœux et de ma longue attente 
Ouvrir éperdument les bras? 



De toute éternité, certitude sublime ! 
Il est conçu ; mes flancs l'ont senti s'agiter. 
L^amour qui couve en moi, l'amour que je comprime 
N'attend que Lui pour éclater. 



LA NATURE A L'HOMME. 107 

Qu'il apparaisse au jour et, nourrice en délire, 
Je laisse dans mon sein ses regards pénétrer. 
— Mais un voile te cache. — Eh bien! je le déchire : 
Me découvrir c'est me livrer. 



Surprise dans ses jeux, la Force est asservie. 
Il met les Lois au joug. A sa voix, à son gré, 
Découvertes enfin, les sources de la Vie 
Vont épancher leur flot sacré. 



Dans son élan superbe II t'échappe, ô Matière! 
Fatalité ! sa main rompt tes anneaux d'airain. 
Et je verrai planer dans sa propre lumière 
Un être libre et souverain. 



Où serez-vous alors, vous qui venez de naître, 
Ou qui naîtrez encore, ô multitude, essaim ! 
Qui, saisis tout à coup du vertige de l'être, 
Sortiez en foule de mon sein? 



io8 POESIES PHILOSOPHIQUES. 

Dans la more, dans l'oubli. Sous leurs vagues obscures 
Les âges vous auront confondus et roulés, 
Ayant fait un berceau pour les races futures 
De vos limons accumulés. 



Toi-même qui te crois la couronne et le faîte 
Du monument divin qui n'est point achevé. 
Homme, qui n'es au fond que l'ébauche imparfaite 
Du chef-d'œuvre que j'ai rêvé, 

A ton tour, à ton heure il faut que tu périsses. 
Ah ! ton orgueil a beau s'indigner et souflfrir. 
Tu ne seras jamais dans. mes mains créatrices 
Que de l'argile à repétrir. 

Nice, novembre 1867. 




I 




L'HOMME A LA NATURE 



Eh bien ! reprends-le donc ce peu de fange obscure 
Qui pour quelques instants s'anima sous ta main ; 
Dans ton dédain superbe, implacable Nature, 
Brise à jamais le moule humain. 

, De ces tristes débris quand tu verrais, ravie, 

« 

D'autres créations éclore à grands essaims, 
Ton Idée éclater en des formes de vie 
Plus dociles à tes desseins, 



iio POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 

Est-ce à dire que Lui, ton espoir, ta chimère, 
Parce qu'il fut rêvé, puisse un jour exister? 
Tu crois avoir conçu, tu voudrais être mère ; 
A Tœuvre ! il s'agit d'enfanter. 



Change en réalité ton attente sublime. 
Mais quoi ! pour les franchir, malgré tous tes élans, 
La distance est trop grande et trop profond l'abîme 
Entre ta pensée et tes flancs. 



La mort est le seul fruit qu'en tes crises futures 
Il te sera donné d'atteindre et de cueillir ; 
Toujours nouveaux débris, toujours des créatures 
Que tu devras ensevelir. 



Car sur ta route en vain l'âge à l'âge succède ; 
Le^ tombes, les berceaux ont beau s'accumuler, 
L'Idéal qui te fuit, l'Idéal qui t'obsède 
A l'Infini pour reculer. 



L'HOMME A LA NATURE. m 

L'objet de ta poursuite éternelle et sans trêve 
Demeure un but trompeur à ton vol impuissant, 
Et, sous le nimbe ardent du désir et du rêve, 
N'est qu'un fantôme éblouissant. 



Il resplendit de loin, mais reste inaccessible. 
Prodigue de travaux, de luttes, de trépas. 
Ta main me sacrifie à ce fils impossible ; 
Je meurs^ et Lui ne naîtra pas. 

Pourtant je suis ton fils aussi; réel, vivace, 
Je sortis de tes bras dès les siècles lointains ; 
Je porte dans mon cœur^ je porte sur ma face 
Le signe empreint des hauts destins. 



Un avenir sans fin s'ouvrait; dans la carrière 
Le Progrès sur ses pas me pressait d'avancer; 
Tu n'aurais même encor qu'à lever la barrière : 
Je suis là, prêt à m'élancer.. 



lia POESIES PHILOSOPHIQUES. 

Je serais con sillon ou ton foyer intense; 
Tu peux selon ton gré m'ouvrir ou m'aUumer. 
Une unique étincelle, ô mère ! une semence! 
Tout s'enflamme ou tout va germer. 



Ne suis-je point encor seul à te trouver belle ^ 
J'ai compté tes trésors, j'atteste ton pouvoir, 
Et mon intelligence, 6 Nature éternelle ! 
T'a tendu ton premier miroir. 



En retour je n'obtiens que dédain et qu'oSense. 
Oui, toujours au péril et dans les vains combats ! 
Eperdu sur ton sein, sans recours ni défense. 
Je m'exaspère et me débats. 



Ah! si du moins ma force eût égalé ma rage. 
Je l'aurais déchiré ce sein dur et muet ; 
Se rendant aux assauts de mon ardeur sauvage, 
Il m'aurait livré son secret. 



L'HOMME A LA NATURE. itj 

C'en est fait, je succombe, ec quand tu dis : J'aspire! 
Je te réponds : Je souffre! infirme, ensanglanté; 
Et par tout ce qui natt, par tout ce qui respire 
Ce cri terrible est répété. 



Oui, je souffre, et c'est toi, mère, qui m'extermines, 
Tantôt frappant mes flancs, tantôt blessant mon cœur; 
Mon être tout entier, par toutes ses racines. 
Plonge sans fond dans la douleur. 



J'offre sous le soleil un lugubre spectacle. 
Ne naissant, ne vivant que pour agoniser. 
L'abîme s'ouvre ici, là se dresse l'obstacle; 
Ou m'engloutir ou me brisera 



Mais, jusque sous le coup du désastre suprême, 

Moi, l'homme, je t'accuse à la face des cieux. 

Créatrice, en plein front reçois donc l'anathéme 
De cet atome audacieux. 



114 POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 

Sois maudite, ô marâtre I en tes œuvres immenses, 
Oui, maudite à ta source et dans tes éléments, 
* Pour tous tes abandons, tes oublis, tes démences. 
Aussi pour tes avortements. 

Que la Force en ton sein s'épuise perte à perte, 
Que la Matière, à bout de nerf et de ressort. 
Reste sans mouvement, et se refuse, inerte, 
k. te suivre dans ton essor. 

j 



t 



Qu'envahissant les cieux, l'Immobilité morne 
Sous un voile funèbre éteigne tout flambeau, 
Puisque d'un univers magnifique et sans borne 
Tu n'as su faire qu'un tombeau. 

Paris, février 1871. 





LA GUERRE 

A LA MéMOIRE DE MON NEVEU 

Le lieutenant Victor Fabrègue 
Tué à Gravelotte. 



Du fer, du feu, du sang ! C'est Elle ! c'est la Guerre ! 
Debout, le bras levé, superbe en sa colère. 
Animant le combat d'un geste souverain. 
Aux éclats de sa voix s'ébranlent les armées ; 
Autour d'elle traçant des lignes enflammées, 
Les canons ont ouvert leurs entrailles d'airain. 



iitf POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 

Partout chars, cavaliers, chevaux, masse mouvante ! 

En ce flux et reflux, sur cette mer vivante, 

A son appel ardent l'Epouvante s'abat. 

Soiis sa main qui frémit, en ses desseins féroces. 

Pour aider et fournir aux massacres atroces 

Toute matière est arme, et tout homme soldat. 

Puis, quand elle a repu ses yeux et ses oreilles 
De spectacles navrants, de rumeurs sans pareilles. 
Quand un peuple agonise en son tombeau couché, 
Pâle sous ses lauriers^ l'âme d'orgueil remplie. 
Devant Tœuvre achevée et la tâche accomplie, 
Triomphante elle crie à la Mort : Bien fauché ! 

Oui, bien fauché ! vraiment la récolte est superbe ; 
Pas un sillon qui n'ait des cadavres pour gerbe. 
Les plus beaux, les plus forts sont les premiers frappés. 
Sur son sein dévasté qui saigne et qui frissonne 
L'Humanité, semblable au champ que l'on moissonne. 
Contemple avec douleur tous ces épis coupés. 



LA GUERRE. 117 



Hélas ! au gré du vent ec sous sa douce haleine 
Ils ondulaient au loin, des coteaux à la plaine, 
Sur la tige encor verte attendant leur saison. 
Le soleil leur versait ses rayons magnifiques ; 
Riches de leur trésor, sous les cieux pacifiques, 
Ils auraient pu mûrir pour une autre moisson. 



ii8 POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 



II 



Si vivre c'est lutter, à Thumaine énergie 
Pourquoi n'ouvrir jamais qu'une arène rougie? 
Pour un prix moins sanglant que les morts que voilà 
L'homme ne pourrait-il concourir et combattre ? 
Manque-t-il d'ennemis qu'il serait beau d'abattre ? 
Le malheureux ! il cherche, et la Misère est là ! 



LA GUERRE. 119 



Qu'il lui crie : A nous deux ! ec que sa main virile 
S'acharne san^ merci contre ce flanc stérile 
Qu'il s'agit avant tout d'atteindre et de percer. 
A leur tour, le front haut, l'Ignorance et le Vice, 
L'un sur l'autre appuyé, Tattcndent dans la lice ; 
Qu'il y descende donc, et pour les terrasser. 

A la lutte entraînez les nations entières. 
Délivrance partout! eflFaçant les frontières. 
Unissez vos élans et tendez-vous la main. 
Dans les rangs ennemis et vers un but unique. 
Pour faire avec succès sa trouée héroïque. 
Certes, ce n'est pas trop de tout l'effort humain. 

L'heure semblait propice, et le penseur candide 
Croyait, dans le lointain d'une aurore splendide, 
Voir de la Paix déjà poindre le front tremblant. 
On respirait. Soudain, la trompette à la bouche. 
Guerre, tu reparais, plus âpre, plus farouche. 
Ecrasant le Progrés sous ton talon sanglant. 



I20 POESIES PHILOSOPHIQUES. 

C'est à qui le premier, aveuglé de furie, 

Se précipitera vers l'immense tûrie. 

A mort ! point de quartier! l'emporter ou périr! 

Cet inconnu qui vient des champs ou de la forge 

Est un frère; il fallait Tembrasser, on l'égorgé. 

Quoi ! lever pour frapper des bras faits pour s'ouvrir ! 

Les hameaux, les cités s'écroulent dans les flammes. 
Les pierres ont souffert, mais que dire des âmes? 
Près des pères les fils gisent inanimés. 
Le Deuil sombre est assis devant les foyers vides. 
Car ces monceaux de morts inertes et livides 
Etaient des cœurs aimants et des êtres aimés. 

Affaiblis et ployant sous la tâche infinie. 

Recommence, Travail ! rallume-toi. Génie ! 

Le fruit de vos labeurs est broyé, dispersé. 

Mais quoi! tous ces trésors ne formaient qu'un domaine : 

C'était le bien commun de la famille humaine. 

Se ruiner soi-même, ah ! c'est être insensé ! 



LA GUERRE. 121 



I Guerre, au seul souvenir des maux que tu déchaînes, 

Fermente au fond des cœurs le vieux levain des haines ; 
Dans le limon laissé par tes flots ravageurs 
Des germes sont semés de rancune et de rage, 
Et le vaincu n'a plus, dévorant son outrage, 
Qu'un désir, qu'un espoir : enfanter des vengeurs. 

Ainsi le genre humain, à force de revanches. 
Arbre découronné, verra mourir ses branches. 
Adieu, printemps futurs! adieu, soleils nouveaux! 
I En ce tronc mutilé la sève est impossible. 

I Plus d'ombre, plus de fleurs, et ta hache inflexible, 

\ Pour mieux frapper les fruits, a tranché les rameaux. 



122 POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 



III 



Non, ce n'est point à nous, penseur et chantre austère, 
De nier les grandeurs de la mort volontaire. 
D'un élan généreux il est beau d'y courir. 
Philosophes, savants, explorateurs, apôtres, 
Soldats de Tldéal, ces héros sont les nôtres ; 
Guerre, ils sauront sans toi trouver pour qui mourir. 



LA GUERRE. 123 



Mais à ce fer brutal qui frappe et qui mutile, 
Aux exploits destructeurs, au trépas inutile, 
Ferme dans mon horreur, toujours je dirai : Non ! 
O vous que TArt enivre ou quelque noble envie, 
Qui, débordant d'amour, fleurissez pour la vie, 
On ose vous jeter en pâture au canon ! 

Liberté; Droit, Justice, afiaire de mitraille! 

Pour un lambeau d'Etat, pour un pan de muraille. 

Sans pitié,, sans remords, un peuple est massacré. 

— Mais il est innocent ! — Qu'importe? On l'extermine. 

Pourtant la vie humaine est de source divine ; 

N'y touchez pas; arrière! un homme, c'est sacré! 

Sous des vapeurs de poudre et de sang quand les astres 
Pâlissent indignés, parmi tant de désastres. 
Moi-même à la fureur me laissant emporter, 
Je ne distingue plus les bourreaux des victimes ; 
Mon âme se soulève, et devant de tels crimes 
Je voudrais être foudre et pouvoir éclater. 



la* POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 

Du moîris, ce poursuivant jusqu'en pleine vicuire, 
A travers tes lauriers, dans les bras de l'Hîscoire 
Qui, séduite, pourrait l'absoudre ei te sacrer, 
O Guerre, Guerre impie, assassin qu'on encense, 
Je rester», navrée ec dans mon impuissance, 
Bouche pour te maudire et cœur pour ^exécrer. 



DE LA LUMIERE! 



Mehr LiehtI Mehr LichtI 

r 

(Dernières paroles de Goethe.) 



Lorsque Goethe éperdu criait : De la lumière! 
Contre Tobscurité luttant avec effort, 
Ah! lui du moins déjà sentait sur sa paupière 
Peser le voile de la mort. 



Nous, pour le proférer ce même cri terrible, 
Nous avons devancé les affres du trépas, 
Notre œil perçoit encore, oui, mais, supplice horrible ! 
C'est notre esprit qui ne voit pas. 



126 POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 

Il tâtonne au hasard depuis des jours sans nombre, 
A chaque pas qu'il fait forcé de s'arrêter; 
Et bien loin de percer cet épais réseau d'ombre, 
Il peut à peine l'écarter. 



Parfois son désespoir confine à la démence. 
Il s'agite, il s'égare au sein de l'Inconnu, 
Tout prêt à se jeter, dans son angoisse immense, 
Sur le premier flambeau venu. 



La Foi lui tend le sien en lui disant : J'éclaire ! 
Tu trouveras en moi la fin de tes tourments. 
Mais lui, la repoussant du geste avec colère, 
A déjà répondu : Tu mens! 



Ton prétendu flambeau n'a jamais $ur la terre 
Apporté qu'un surcroît d'ombre et de cécité. 
Mais réponds-nous d'abord : Est-ce avec ton mystère 
Que tu feras de la clarté? 



DE LA LUMIERE. 127 

La Science à son tour s'avance et nous appelle. 
Ce ne sont entre nous que veille^ et labeurs. 
£h bien ! tous nos efforts à sa torche immortelle 
N'ont arraché que des lueurs. 

Sans doute elle a rendu nos ombres moins funèbres, 
Un peu de jour s'est fait où ses rayons portaient; 
Mais son pouvoir ne va qu'à chasser des ténèbres 
Les fantômes qui les hantaient. 



Et l'homme est là devant une obscurité vide, 
Sans guide désormais, et tout au désespoir 
De n'avoir pu forcer, en sa poursuite avide, 
L'Invisible à se laisser voir. 



Rien ne le guérira du mal qui le possède; 
Dans son âme et son sang il est enraciné. 
Et le rêve divin de la lumière obsède 
A jamais cet aveugle-né. 



ia8 POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 

Qu'on ne lui parle pas de quitter sa torture. 
S'il en souffre, il en vît; c'est là son élément, 
Et vous n'obtiendrez pas de cette créature 
Qu'elle renonce à son tourment. 

De la lumière donc! bien que ce mot n'exprime 
Qu'un désir sans espoir, qui va s*exaspérant. 
A force d'être en vain poussé, ce cri sublime 
Devient de plus en plus navrant. 

Et quand il s'éteindra, le vieux soleil lui-même 
Frissonnera d'horreur dans son obscurité. 
En l'entendant sortir, comme un adieu suprême, 
Des lèvres de l'Humanité. 



"^ 




PASCAL 



A M. Ernest Havei 



I 



LE SPHINX 



Lorsque Pascal, rempli de puissance et d'audace, 
Jusque devant le Sphinx par sa fougue entraîné, 
S'écriait, lui jetant sa réponse à la face : 
Il est v^cu, j'ai deviné ! 



Il le voyait déjà, son horrible adversaire^ 
Couché dans la poussière, au moment d'expirer. 
En effet, du rocher dont il faisait son aire 



ijo POESIES PHILOSOPHIQUES. 

Le monstre vint tomber aux pieds du téméraire, 
Mais c'était pour le dévorer. 

Au tour du Sphinx alors de manquer sa victime. 

Dans ce pâle chrétien qu'il broyait sous sa dent 

Il trouvait un athlète héroïque, sublime, 

£t qui le menaçait tout en se défendant. 

Au lieu de reculer, regardez ! il assaille. 

En vain son sang jaillit, en vain sa chair tressaille. 

Dans leur extrême effort ses membres sont roidis. 

Par sa témérité sa fureur se décèle ; 

Le danger l'exaspère, et c'est quand il chancelle 

Qu'il porte à l'ennemi ses coups les plus hardis. 

Quels assauts ! quels élans ! jamais lutte pareille 

Ne s'était engagée à la clarté des cieux. 

Nous les avons toujours dans l'âme et dans l'oreille, 

Ces cris et ces défis du jeune audacieux : 

N'était-il pas vainqueur ? à l'instant, ici-même 

N'a-t-il point prononcé la parole suprême, 

Et résolu d'un mot Ténigme d'ici-bas ? 



PASCAL. 131 



Un tel aveuglement nous trouble et nous étonne. 
Non, non, pauvre Pascal, tu n'as vaincu personne ; 
Ta réponse est absurde, et le Sphinx n'en veut pas. 
Impassible et muet, que tu frappes ou railles. 
Il le garde enfoui dans ses mornes entrailles, 
Ce terrible secret que tu crus pénétrer. 
Et pour le lui ravir il faudrait Téventrer. 
L'éventrer! cet espoir saisit ton âme ardente. 
Mais ne sais-tu donc pas, créature imprudente, 
Que le monstre éternel est comme im roc épais? 
C'est plutôt du granit que de la chair vivante. 
Ce corps invulnérable, à ta grande épouvante, 
Te renvoyait tes coups lorsque tu le frappais. 
Il faut te voir alors redoubler de courage; 
Inutiles et vains, ces efforts sont navrants ; 
Même à certains moments l'impuissance et la rage 
T'arrachent malgré toi des accents déchirants. 
Des spasmes convulsifs tordent tes lèvres pâles; 
La voix va te manquer; à bout de cris, tu râles. 
Un autre eût succombé, toi, tu résisteras. 



ija POESIES PHILOSOPHIQUES. 



Mais si tu sors vivant d'une étreinte brutale, 

C'est que tu sus à temps, dans la lutte inégale. 

Appeler tout ton cœur au secours de ton bras. 

Ton cœur, lui seul, Pascal, en ce péril extrême. 

Prête à ce même bras la force et le ressort, 

Et, lorsque l'instant vint, décisif et suprême. 

Il changea tout à coup ton angoisse en essor. 

Bien plus, il t'apportait un renfort invincible, 

L'Amour qui peut tout croire et veut tout affirmer. 

Appuyé désormais sur ton dogme inflexible. 

Tu verrais sans trembler l'univers s'abîmer. 

Qu'importe qu'en toi l'homme ait ses moments de transe? 

Le chrétien jusqu'au bout demeure inébranlé. 

Parfois le Sphinx, outré d'une telle assurance, 

Tentait de t' arracher un rêve, une espérance. 

Tu ne lâchas point prise, et l'animal ailé 

De ses ongles en vain labourait ta poitrine ; 

Tu regardais couler ton sang avec transport, 

Dans tes bras déchirés pressant la Foi divine, 

Et tu livrais tes flancs pour sauver ton trésor. 



PASCAL* i>| 



II 



LA CROIX 



Au recour du combat, couc couvert de morsures, 
£c songeant au danger qu'il venait de courir, 
Quand le lutteur comptait ou sondait ses blessures, 
Et qu'il se demandait s'il n'allait pas mourir. 
Il lui semblait alors, vers la hauteur céleste 
S'il venait à lever son regard attristé. 
Qu'aussitôt tant de trouble et de langueur funeste 
Se changeait en espoir, en ivresse, en clarté. 



ij^ POESIES PHILOSOPHIQUES. 



Comme un point lumineux qu'en vain le brouillard voile, 

Pascal, dans le lointain, sous un ciel sans étoile, 

Tu t'imaginais voir un phare ensanglanté, 

La Croix! Elle élevait de loin ses bras funèbres 

Où, livide, pendait ton Dieu même immolé ; 

Pour l'avoir aperçue à travers les ténèbres, 

Tu te dis éclairé, tu n'étais qu'aveuglé. 

En proie aux visions d'une peur insensée. 

Tu t'élances vers Elle, implorant ton salut; 

Gloire, plaisirs, travaux, ta vie et ta pensée. 

Tu jettes tout au pied d'un gibet vermoulu. 

Nous te surprenons là, spectacle qui nous navre. 
Te consumant d'amour dans les bras d'un cadavre, 

Et croyant sur son sein trouver ta guérison. 

Mais tu n'étreins, hélas! qu'une forme insensible, 

Et bien loin d'obtenir un miracle impossible. 

Dans cet embrassement tu laissas ta raison. 

La Croix a triomphé ; ta défaite est complète ; 

Oui, te voilà vaincu, subjugué, prosterné. 

Au lieu comme autrefois d'un héroïque athlète. 



PASCAL. 135 

i, 

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Nous n'avons sous les yeux qu'un pauvre halluciné. 
Comment ? tant de f^blesse après tant de vaillance! 
Puisqu'entre ces trépas tu pouvais faire un choix, 
N'eut-il pas mieux valu périr sans défaillance. 
Dévoré par le Sphinx qu'écrasé sous la Croix? 



il6 POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 



III 



l'incokkue 



Le dernier acte est clos, l'éternel rideau tombe. 
C'est un héros réel qui sous nos yeux succombe. 
Rien n'est fictif ici; le théâtre est vivant; 
L'ardente passion l'anime et le décore. 
Spectateurs éloignés, nous ne pouvons encore 
Détacher nos regards de ce drame émouvant. 
Eh bien! qui le croirait? cette même existence 
Qui jusqu'à la démence exalta le tourment, 



PASCAL. 1,7 



Loin d'elle rejetant cilice et pénitence, 
A pris sur ses douleurs un court enchantement. 
Elle eut sa fleur aussi; c'était un lis candide 
Qui tendait aux rayons naissants du jour splendide^ 
Comme une blanche coupe, un pur calice ouvert ; 
L'Aurore lui prêtait son charme et son prestige, 
Et lui ne demandait qu'à balancer sa tige. 
Et verser ses parfums sur le vallon désert. 
Oui, l'amour a fleuri dans cette vie austère, 
L'amour humain, Pascal; ton cœur a touché terre. 
Toi qu'appelait d'en haut la voix du Dieu jaloux, 
Comment ! te voilà pris au piège d'un sourire, 
Et devant la Beauté qui t'engage et t'attire, 
Comme un simple mortel, tu tombes à genoux ! 
Quelle était cette femme assez noble, assez belle, 
Pour soumettre à son joug ce cœur fier et rebelle? 
Les hommes ici-bas jamais ne le sauront. 
L'image fugitive à peine se dessine; 
C'est un fantôme, une ombre, et la forme divine. 
En passant devant nous, garde son voile au front. 

8. 



ij8 POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 

Autour d'elle ce n'est que silence et mystère; 

Son amant le premier se résigne à se taire, 

Et peut-être fuc-elle aimée à son insu. 

Quoi! séduire un Pascal et n'en avoir rien su! 

Si, si, tu le savais. L'Amour a son langage. 

Oh! comme on l'entend vite et sans l'avoir appris! 

Tout parle, le regard, les teintes du visage... 

Hélas ! n'aurais-tu pas plutôt trop bien comprise 

Nous te soupçonnons d'être une âme tendre et douce, 

Craignant tout choc soudain et prompte à se troubler. 

Ton amant, prodiguant l'éclair et la secousse, 

N'a pu que t'éblouir sans doute et t'ébranler. 

Il nous semble ici voir vers un mont qui surplombe. 

Au-dessus de l'abîme emportant sa colombe, 

Un grand aigle éperdu s'élever dans les cieux. 

Le cher et faible oiseau tremble et ferme les yeux. 

Elle ne savait pas, cette serre puissante. 

Qu'en l'enlevant si haut elle allait le meurtrir. 

Triste et chaste Inconnue, ô colombe innocente ! 

Combien ton aigle a dû te faire aussi souffrir ! 



Il est des cœurs de feu, foyers d'ardeur intense ; 
Pour s'embraser soi-mÊme il suffit d'y toucher. 
Résistez à l'attrait, tenez-vous à distance, 
Car c'est vouloir périr que de s'en approcher. 
Si par un soir d'été la phalène imprudente 
Voit dans l'obscurité luire une lampe ardente. 
Affolée, elle court vers l'éclaùnt flambeau j 
Mais qu'elle effleure au vol la flamme de son aile, 
Son trépas est certain ; hélas ! c'en est fait d'elle ; 
Elle meurt consumée en ce brûlant tombeau. 

Ton coeur eut donc son jour d'éclaircîe et de trêve, 
Pascal, puis, effrayé, ton pauvre amour en sort. 
Se croyant un péché, lui qui n'était qu'un rêve. 
Mais voici le réveil ; au combat! à l'essor ! 
Fi des bas-fonds humains ! que le ciel seul te tente ! 
Là du moins tu pourras aimer sans l'avilir. 
Et s'il est dans ton cœur une place d'attente. 
Trouver l'unique objet digne de le remplir. 
D'un élan plus fougueux sur ta noble victime 



f^o POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 

Tu reviens à l'assaut, âpre et tenace Foi ! 

Plus d'espoir, l'amant cède et le savant s'abîme ; 

CaF c'est s'anéantir que de se rendre à toi. 

Dans ton avidité, désastreuse, infinie. 

Tu ne lui laissas rien qu'une croix et la mort ; 

Oui, tu lui ravis tout, et trésor à trésor ; 

Après son chaste amour, tu lui pris son génie. 

Sacrifice complet! Jamais être mortel 

N'avait encor livré tant de dons à ta flamme. 

Ton rayon devint foudre en tombant sur cette âme ; 

Il a tout dévoré, l'holocauste et l'autel ! 



PASCAL. 141 



IV 



DERNIER MOT 



Un dernier mot! Pascal; à ton tour de m'entendre 
Pousser aussi ma plainte et mon cri de fureur. 
Je vais faire d'horreur frémir ta noble cendre, 
Mais du moins j'aurai dit ce que )'ai sur le cœur. 

A plaisir sous nos yeux lorsque ta main déroule 
Le tableau désolant des humaines douleurs, 
Nous montrant qu'en ce monde où tout s'effondre et croule 
L'homme lui-même n'est qu'une ruine en pleurs, 



143 POESIES PHILOSOPHIQUES. 

Ou lorsque, nous traînant de sommets en abîmes, 
Entre deux infinis tu nous tiens suspendus, 
Que ta voix, pénétrant en leurs fibres intimes. 
Frappe à cris redoublés sur nos cœurs éperdus. 
Tu crois que tu n'as plus dans ton ardeur fébrile. 
Tant déjà tu nous crois ébranlés, abêtis. 
Qu'à dévoiler la Foi, monstrueuse et stérile. 
Pour nous voir sur son sein tomber anéantis. 
A quoi bon le nier? dans tes sombres peintures. 
Oui, tout est vrai, Pascal; nous le reconnaissons : 
Voilà nos désespoirs, nos doutes, nos tortures, 
Et devant l'Infini ce sont là nos frissons. 
Mais parce qu'ici-bas par des maux incurables, 
Jusqu'en nos profondeurs, nous nous sentons atteints, 
Et que nous succombons, faibles et misérables. 
Sous le poids accablant d'efiroyables destins. 
Il ne nous resterait, dans l'angoisse où nous sommes. 
Qu'à courir embrasser cette Croix que tu tiens? 
Ah ! nous ne pouvons point nous défendre d'être hommes^ 
Mais nous nous refusons à devenir chrétiens. 



PASCAL. 143 

Quand de son Golgocha, saignant sous l'auréole, 

Ton Christ viendrait à nous, tendant ses bras sacrés, 

Et quand il laisserait sa divine parole 

Tomber pour les guérir en nos cœurs ulcérés; 

Quand il ferait jaillir devant notre âme avide 

Des sources d'espérance et des flots de clarté, 

£t qu'il nous montrerait dans son beau ciel splendide 

Nos trônes préparés de toute éternité, 

Nous nous détournerions du Tentateur céleste, 

Qui nous offre son sang, mais veut notre raison. 

Pour repousser l'échange inégal et funeste 

Notre bouche jamais n'aurait assez de Non. 

Non à la Croix sinistre et qui fit de son ombre 

Une nuit où faillit périr l'esprit humain^ 

Qui, devant le Progrès se dressant haute et sombre^ 

Au vrai libérateur a barré le chemin; 

Non à cet instrument d'un infâme supplice 

Où nous voyons, auprès du divin Innocent, 

Et sous les mêmes coups^ expirer la Justice; 

Non à notre salut sUl a coûté du sang. 



i4+ POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 



Puisque TAmour ne peut nous dérober ce crime, 
Tout en l'enveloppant d'un voile séducteur, 
Malgré son dévouœent, Non, même à la Victime^ 
Et Non par-dessus tout au Sacrificateur ! 
Qu'impone qu'il soit Dieu si son œuvre est impie P 
Quoi! c'est son propre fils qu'il a crucifié? 
Il pouvait pardonner, maïs il veut qu'on expie ; 

Il immole, et cela .s'appelle avoir pitié ! 

Pascal, à ce bourreau, toi, tu disais : Mon Père» 
Son odieux forfait ne t'a point révolté ; 
Bien plus, tu l'adorais sous le nom de mystère, 
Tant le problème humain t'avait épouvanté. 
Lorsque tu te courbais sous la Croix qui t'accable, 
Tu ne voulais, hélas! qu'endormir ton tourment^ 

Et ce que tu cherchais dans un dogme implacable. 

Plus que la vérité, c'était l'apaisement. 

Car ta Foi n'était pas la Certitude encore; 

Aurais-tu tant gémi si tu n'avais douté? 

Pour avoir reculé devant ce mot : J'ignore, 



PASCAL. 14S 

Dans quel gouffre d'erreurs t'es-tu précipité ! 

Nous, nous restons au bord. Aucune perspective, 

Soit Enfer, soit Néant, ne fait pâlir nos fronts ; 

Et s'il faut accepter ta sombre alternative, 

Croire ou désespérer, nous désespérerons. 

Aussi bien, jamais heure à ce point triste et morne 

Sous le soleil des cieux n'avait encor sonné ; 

Jamais l'homme, au milieu de l'univers sans borne. 

Ne s'est senti plus seul ni plus abandonné. 

Déjà son désespoir se transforme en furie ; 

Il se traîne au combat sur ses genoux sanglants. 

Et se sachant voué d'avance à la tûrie. 

Pour s'achever plus vite ouvre ses propres flancs. 

Aux applaudissements de la plèbe romaine 

Quand le cirque jadis se remplissait de sang, 

Au-dessus des horreurs de la douleur humaine, 

Le regard découvrait un César tout-puissant. 

Il était là, trônant dans sa grandeur sereine, 

Tout entier au plaisir de regarder souffrir, 

9 



1+6 POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 

Et le gladiateur, en marchant vers ràrène, 
Savait qui saluer quand il allait mourir. 
Nous, qui salûrons-nous? à nos luttes brutales 
Qui donc préside, armé d'un sinistre pouvoir? 
Ah! seules, si des Lois aveugles et fatales 
Au carnage éternel nous livraient sans nous voir, 
D'un geste résigné nous salarions nos reines. 
Enfermé dans un cirque impossible à franchir. 
L'on pourrait néanmoins devant ces souveraines, 
Tout roseau que l'on est, s'incliner sans fléchir. 
Oui, mais si c'est un Dieu, maître et tyran suprême. 
Qui nous contemple ainsi nous entre-déchirer. 
Ce n'est plus un salut, non, c'est un anathème 
Que nous lui lancerons avant que d'expirer. 
Comment ? ne disposer de la Force infinie 
Que pour se procurer des spectacles navrants, 
Imposer le massacre, infliger l'agonie. 
Ne vouloir sous ses yeux que morts et que mourants! 
Devant ce spectateur de nos douleurs extrêmes 
Notre indignation vaincra toute terreur. 



PASCAL. 1+7 



Nous entrecouperons nos râles de blasphèmes, 

Non sans désir secret d'exciter sa fureur. 

Qui sait? nous trouverons peut-être quelque injure 

Qui l'irrite à ce point que, d'un bras forcené, 

Il arrache des cieux notre planète obscure. 

Et brise en mille éclats ce globe infortuné. 

Nôtre audace du moins vous sauverait de naître, 

Vous qui dorn^ez encore au fond de l'avenir, 

Et nous triompherions d'ayoir, en cessant d*être. 

Avec l'Humanité forcé Dieu d'en finir. 

Oh ! quelle immense joie après tant de souffrance ! 

A travers les débris, par-dessus les charniers. 

Pouvoir enfin jeter ce cri de délivrance : 

Plus d'hommes sous le ciel, nous sommes les derniers! 



Nice, 1871. 




LE CRI 



Lorsque le passager, sur un vaisseau qui sombre, 
Entend autour de lui les vagues retentir, 
Qu'à perte de regard la mer immense et sombre 
Se soulève pour l'engloutir, 



Sans espoir de salut et quand le pont s'entr'ouvre, 
Parmi les mâts brisés, terrifié, meurtri, 
Il redresse son front hors du flot qui le couvre, 
Et pousse au large un dernier cri. 

9 



ISO POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 



Cri vain! cri déchirant! l'oiseau qui plane ou passe, 
Au delà du nuage, a frissonné d'horreur, 
Et les vents déchaînés hésitent dans l'espace 
A rétouflFer sous leur clameur. 



Comme ce voyageur, en des mers inconnues 
J'erre et vais disparaître au sein des flots hurlants ; 
Le gouffre est à mes pieds, sur ma tête les nues 
S'amoncellent, la foudre aux flancs. 



Les ondes et les cieux autour de leur victime 
Luttent d'acharnement, de bruit, d'obscurité ; 
En proie à ces conflits, mon vaisseau sur l'abîme 
Court sans boussole et démâté. 



Mais ce sont d'autres flots, c'est un bien autre orage 
Qui livre des combats dans les airs ténébreux ; 
La mer est plus profonde, et surtout le naufrage 
Plus complet et plus désastreux. 



LE CRI. . 151 

Jouet de l'ouragan qui remporte et le mène, 
Encombré de trésprs et d^ agrès submergés, 
Ce navire perdu, mais c'est la nef humaine, 
Et nous sommes les naufragés. 



L'équipage aflFolé manœuvre en vain dans l'ombre ; 
L'Epouvante est à bord, le Désespoir, le Deuil; 
Assise au gouvernail, la Fatalité sombre 
Le dirige vers un écueil. 



Moi que sans mon aveu l'aveugle Destinée 
Embarqua sur l'étrange et frêle bâtiment. 
Je ne veux pas non plus, muette et résignée. 
Subir mon engloutissement. 



Puisque, dans la stupeur des détresses suprêmes, 
Mes pâles compagnons restent silencieux, 
A ma voix d'enlever ces monceaux d'anathèmes 
Q^i s'amassent contre les cieux. 



Isa POÉSIES PHILOSOPHIQUES 

■ ' ^ - ■ — ^ ■ ■ 1 ^-«B^B^ ■■ m ^ m^— ^_- !■■ I ■■■,■■! I IM^BI^^ 

Afin qu'elle éclatât d'un jet plus énergiquç, 
J ai, dans ma résistancç à l'assi^ut des flot§ npira, 
De tous les cœurs en moi, commç çn un centre unique. 
Rassemblé tous les désespoirs. 

Qu'ils vibrent donc si fort, mes accents intrépides, 
Que ces mêmes cieux sourds en treissaillent surpris ; 
Les airs n^ont pas besoin, ni les vaguer ;$^upide§, 
Pour frissonner d*avoir con^pris. 



Ah ! c'est un cri sacré que tout cri d'agonie ; 
Il proteste, il accuse au moment d'expirer. 
Eh bien ! ce cri d'angoisse et d'horreur infinie 
Je Tai jeté ; je puis sonjbref ! 



Paris, ai mars 1871. 




TABLE DES MATIERES 



PREMIERES POESIES. 

Pages. 

Adieux a la Poésis ) 

Le Départ 5 

A UNE Artiste 7 

In Memoriam 9 

Le Fantôme 1$ 

La Lyre d'Orphée. • 17 

A AiFRED de Musset • 19 

Deux Vers D^ALcés . aj 

La Rose 35 

La Lampe d'Héro 27 

L'Htm£n£b et l'Amour.. ji 

Endymion. 37 

HéBé 41 

L'Abeille 43 

Un autre gobur 47 

La Coupe du roi de Tnvié ^9 



ï$4 



TABLE DES MATIERES. 



POÉSIES PHILOSOPHIQUES. 

Pages. 

Mon Livre $$ 

A LA Comète de 1861. 59 

Les Malheureux 61 

L'Amour et la Mort 6f 

Le Positivisme 79 

Le Nuage tii 

Prométhée 87 

Paroles d'un Amant 97 

La Nature a l'Homme loj 

L'Homme a la Nature • . 109 

La Guerre xi$ 

De la Lumiârb! 125 

Pascal * . . • . la^ 

Le Sphinx 129 

La Croix 1^3 

L'Inconnue ij6 

Dernier Mot i^i 

Le Cri • 1^9 




Imprimé 



PAR J. CLAYE 



POUR 



ALPH. LEMERRE, LIBRAIRE 
A PARIS